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dimanche 27 septembre 2015

Le Salon Beige - blog quotidien d'actualité par des laïcs catholiques: Cardinal Ouellet : communion spirituelle et communion sacramentelle 2e partie

Le Salon Beige - blog quotidien d'actualité par des laïcs catholiques: Cardinal Ouellet : communion spirituelle et communion sacramentelle 2e partie
2e partie de l'article du cardinal Ouellet.

II – « Si la communion spirituelle est possible pour les divorcés remariés alors pourquoi pas la communion sacramentelle? »

La question fut posée dans l'aula synodale lors de la discussion sur l'accès aux sacrements de pénitence et d'eucharistie pour les personnes divorcées et remariées. S'il est possible en effet pour ces personnes de retrouver l'état de grâce par le repentir sincère et donc la possibilité de la communion spirituelle, alors pourquoi ne pas leur permettre aussi la communion sacramentelle? Si l'obstacle de la situation objective d'adultère n'empêche pas nécessairement la communion spirituelle alors la communion sacramentelle n'est-elle pas aussi souhaitable? Nous savons bien que l'absence d'état de grâce due au péché mortel vicie la communion sacramentelle et la rend même sacrilège dans l'opinion de saint Paul reprise par saint Thomas[1] et le Concile de Trente[2]. Mais au point où nous en sommes et à l'heure du Jubilé de la miséricorde, l'Église catholique serait-elle capable d'une amnistie générale envers tant de couples et de familles en situation irrégulière qui voudraient normaliser leur vie sacramentelle?  

Ouellet-redDepuis la réforme liturgique du Concile Vatican II qui a heureusement restauré la participation active des fidèles à la liturgie, nous constatons malheureusement une certaine éclipse du discours sur la communion spirituelle. En revanche, on redécouvre le lien très étroit entre la communion sacramentelle et la communion ecclésiale. Cette redécouverte est un vrai progrès mais à la condition de cultiver le sens spirituel profond des sacrements. On observe en effet la tendance très diffuse chez les fidèles à se présenter à la communion sacramentelle sans une claire conscience des conditions spirituelles requises pour recevoir fructueusement le sacrement. Chez beaucoup, on comprend la communion sacramentelle comme une participation active à la liturgie plutôt que comme un signe de communion au Corps du Christ en tant que membre de l'Église. L'abstention de communier comporte alors un vague sentiment d'exclusion voire de discrimination. D'où un désir de participation complète qui ne soit pas frustré par une discipline héritée d'un passé jugé révolu.

La position de l'Église catholique à l'égard des personnes divorcées et remariées face à la communion eucharistique demeure toutefois claire et constante dans la tradition[3] même si leur situation irrégulière n'empêche pas la communion spirituelle au sacrement. Avant même le Concile Vatican II, un commentateur de saint Thomas d'Aquin évoquait leur cas en ces termes: « Le pasteur miséricordieux devra leur enseigner l'importance et l'efficacité de la communion in voto pour procurer des grâces eucharistiques. »[4] Il précisait ainsi l'enseignement de saint Thomas qui parle équivalemment de communion in voto et de « communion spirituelle » :

Elle est spirituelle parce qu'elle fait atteindre la res du sacrement (l'effet), mais elle est elle-même sacramentelle parce qu'elle fait atteindre cette res (union au Christ) par un votum (désir) dont l'objet propre est le sacramentum (manducation) lui-même bien que sa réalisation rituelle soit actuellement impossible.[5]

La raison profonde de la discipline de l'Église vient du lien très intime entre l'alliance conjugale et la signification nuptiale de la communion eucharistique : « le lien conjugal est intrinsèquement relié à l'unité eucharistique entre le Christ époux et l'Église épouse » (SC, 27, cf. Ep. 5, 31-32). Cette affirmation de l'Exhortation apostolique Sacramentum caritatis assume l'approfondissement théologique de saint Jean-Paul II sur le mariage et dans le cas des divorcés remariés reconfirme la pratique pastorale de l'Église « parce que leur état et leur condition de vie contredisent objectivement l'union d'amour entre le Christ et l'Église, qui est signifiée et mise en œuvre dans l'Eucharistie » (SC, 29).

L'alliance conjugale est en effet le signe sacramentel du don du Christ époux à l'Église épouse, don actualisé dans la célébration de l'Eucharistie et ratifié publiquement par la manducation des saintes espèces au banquet de la nouvelle Alliance : « Prenez et mangez, ceci est mon corps » « Amen! ». Si le signe sacramentel du mariage indissoluble est détruit par la rupture de la première union et l'entrée dans une nouvelle union objectivement adultère, comment les personnes divorcées remariées peuvent-elles témoigner publiquement et en vérité de la signification nuptiale de la communion eucharistique? Même une conversion authentique fondée sur un vrai repentir ne peut enlever l'obstacle d'une situation objective qui contredit la vérité des sacrements du mariage et de l'Eucharistie. C'est pourquoi l'Église demande aux divorcés remariés de s'abstenir de communier sacramentellement, tout en les invitant à pratiquer la communion in voto, la communion spirituelle au sens que nous avons défini précédemment.

La limite qui leur est imposée n'est pas tributaire d'un manque de miséricorde qu'on aurait dû surmonter il y a bien longtemps dans l'histoire; elle tient à la nature même de l'Église et à la signification des sacrements dans l'économie du salut. L'ordre sacramentel exprime en effet « l'amour sponsal du Christ et de l'Église » (SC, 27), le baptême étant le « le bain de noces (cf. Ep 5, 26-27) qui précède le repas de noces, l'Eucharistie »[6]. Le mariage sacramentel étant « signe efficace, sacrement de l'alliance du Christ et de l'Église » (ibid.) là où l'alliance conjugale est rompue, le respect de l'Alliance avec le Christ impose l'abstention de la communion sacramentelle et encourage l'humble prière de désir du sacrement qui ne laisse pas le fidèle sans fruit comme nous l'avons dit. Si on désire la communion au Corps du Christ époux avec lequel on est objectivement en rupture du fait d'une autre union, on ne peut pas dire Amen à la signification d'unité dans la fidélité que suppose le geste de la communion sacramentelle. Par conséquent, on s'abstient de communier sacramentellement pour ne pas entraîner l'Époux dans un faux témoignage, ce qui est une offense à son égard. Bref, la limite imposée par l'Église au long des siècles aux personnes divorcées et remariées n'est pas le fruit d'un juridisme ou d'une tradition sclérosée, elle incarne son obéissance à l'Esprit Saint qui fait mieux comprendre de nos jours la dimension ecclésiale des sacrements et la nature profonde de l'Église comme épouse et Corps du Christ.

La communion eucharistique est à comprendre dans ce contexte comme la communion sacramentelle d'un membre qui engage non seulement sa personne mais aussi l'Église épouse unie au Christ par l'Alliance. L'Église vit son rapport d'Alliance avec le Christ à travers le don des sacrements qui sont des actes du Christ la renouvelant, la nourrissant, l'augmentant et l'animant comme son Corps et son épouse. Chacun de ses fidèles reçoit la communion eucharistique comme membre d'un même Corps, qui intensifie son union au Christ dans la mesure où ses sentiments et sa condition de vie reflètent la fidélité de l'Église épouse à l'égard du Christ époux.

On comprend ainsi pourquoi la communion spirituelle est possible sans que la communion sacramentelle ne le soit. La miséricorde de Dieu peut restaurer la communion spirituelle dans les âmes repentantes, tout en maintenant une limite à la communion sacramentelle, car elle s'adapte à la faiblesse des pécheurs sans toutefois promouvoir cette faiblesse aux dépens de la fidélité des autres membres du peuple de Dieu[7]. La communion sacramentelle des divorcés remariés nivellerait la différence entre la fidélité et l'infidélité au don total et définitif de soi-même. L'Église adopte cette même attitude par amour et respect de son époux divin, tout en s'efforçant de libérer juridiquement et pastoralement les personnes qui sont capables de mettre fin à leur situation irrégulière. En ce sens, des accélérations et des assouplissements de procédure sont souhaités et heureusement pressentis à cet effet[8].

Mais pour les cas d'échec d'un mariage sacramentel authentique, l'annonce de la miséricorde ne peut tenir un double discours, affirmant d'une part l'indissolubilité du mariage sacramentel et ouvrant d'autre part des parcours de pénitence conduisant à la communion sacramentelle. Une pastorale cohérente à l'égard des personnes divorcées et remariées doit explorer plus à fond la voie de la communion spirituelle en explicitant son rapport étroit à la communion eucharistique et à la communion ecclésiale. Ces personnes restent membres à part entière de la communauté. Elles peuvent y trouver une croissance en sainteté dans leur état par l'exercice de la charité, la fraternité et la participation active à la liturgie.

Par ailleurs, il convient de rappeler que la miséricorde divine déborde l'ordre sacramentel et elle opère dans les cœurs bien au-delà des obstacles observés à vues humaines. Le facteur décisif pour retrouver l'état de grâce avec Dieu n'est pas d'abord le signe de l'absolution des fautes ou de la communion eucharistique, mais bien le repentir sincère et un chemin de conversion qui ont un effet justificateur même quand les conditions objectives des personnes ne peuvent être modifiées. C'est le cas de beaucoup de personnes divorcées et remariées qui gardent en leur cœur un désir intense des sacrements exprimé par leur participation active à la vie de la communauté. Il importe de les accompagner et de leur faire découvrir la valeur positive de leur union à Dieu et de leur témoignage sacramentel, imparfait mais authentique.

On pourrait objecter que cette position ne tient pas suffisamment compte du caractère médicinal de l'Eucharistie, qu'elle risque de dévaloriser l'économie sacramentelle, qu'elle opère une séparation entre la vie intérieure et la vie publique, voire qu'elle manque l'occasion d'un rapprochement œcuménique avec les orthodoxes. En réponse à ces objections, nous devons comprendre que l'abstention de la communion est aussi une manière de confesser publiquement la valeur du sacrement, et que cette forme de participation par abstention et communion spirituelle peut favoriser un processus de profonde conversion et guérison, beaucoup plus qu'une volonté de communier à tout prix, même au prix de contraindre le Seigneur à contredire son propre témoignage. La communion recherchée avec le Seigneur sera davantage obtenue sous le mode du sacrifice et du désir qui ne comportent pas de contre témoignage.

Bref, il faut rappeler que les sacrements ne sont pas seulement des moyens de salut pour les individus, ils sont des gestes ecclésiaux qui appartiennent au témoignage public de l'Église en tant qu'épouse du Christ. Celle-ci enseigne à ses enfants à faire totalement confiance à la miséricorde divine pour leur salut. Elle les entraîne aussi dans son propre respect pour le témoignage d'amour de l'Époux qui s'exprime corporellement dans l'Eucharistie, respect qui serait contredit par une amnistie générale.

La plénitude de la Miséricorde n'est pas seulement dans le fait que tout, absolument tout, soit pardonné dans le Christ, mais dans le fait que nous, pauvres pécheurs pardonnés, soyons des partenaires authentiques du Dieu de l'Alliance. L'Esprit Saint fait progresser l'Église depuis des siècles dans l'intelligence du mystère de l'Alliance, dont le rapport entre l'Eucharistie et le mariage fait l'objet de nos jours d'un approfondissement salutaire. Même ceux et celles qui vivent en situation irrégulière peuvent expérimenter la divine miséricorde dans un cadre sacramentel approprié qui respecte le mystère de l'Alliance : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent. » (Ps 84, 11). 

Marc Cardinal Ouellet



[1] IIIa pars, q. 80, a. 4.

[3] Cf. Jean-Paul II, Exhortation apostolique Familiaris Consortio sur les tâches de la famille chrétienne dans le monde d'aujourd'hui, 22 novembre 1981, n. 84; Catéchisme de l'Église catholique, n. 1650 et 1665; Congrégation pour la doctrine de la foi, Lettre aux évêques de l'Église catholique sur l'accès à la communion eucharistique de la part des fidèles divorcés-remariés, 14 septembre 1994; Benoît XVI, Exhortation apostolique post-synodale Sacramentum caritatissur l'Eucharistie source et sommet de la vie et de la mission de l'Église, 22 février 2007, n. 27-29.

[4] A.-M. Roguet, « Les différentes catégories de communion spirituelle », dans : Somme théologique, IIIa pars, q. 79-83, 345.

[5] A.-M. Roguet, op. cit., 345-346. Cette précision distingue la communion spirituelle sacramentelle des autres formes de communion spirituelle que sont par exemple le souvenir de la messe, l'union au Christ présent dans le tabernacle, l'adoration eucharistique hors de la messe, etc.

[6] Catéchisme de l'Église catholique, n. 1617.

[7] En effet, « si l'on admettait ces personnes à l'Eucharistie, les fidèles seraient induits en erreur et comprendraient mal la doctrine de l'Église concernant l'indissolubilité du mariage » (FC, 84); cf. aussi Sacramentum caritatis, n. 29.

[8] La communion sacramentelle redevient aussi possible si les époux « prennent l'engagement de vivre en complète continence, c'est-à-dire en s'abstenant des actes réservés aux époux » (FC, n. 4; cf. Jean-Paul II, Homélie à la messe de clôture du VIe Synode des Évêques, 25 octobre 1980, n. 7: AAS 72 (1980), p. 1082). Une telle position semble aujourd'hui plus difficile à justifier théologiquement et pratiquement étant donné que l'union conjugale est beaucoup plus large que l'acte conjugal. Reconnaissons toutefois qu'elle incarne le réalisme sacramentel de l'Église catholique, c'est-à-dire le lien spirituel concret entre la chair du Christ donnée en communion à l'Église et le don charnel des époux qui en est le sacrement.


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